Faut-il toujours faire preuve de franchise ?

Publié le 27 Août 2017

Faut-il toujours faire preuve de franchise ?

« Parle-moi franchement. » La demande de cette amie qui voulait y voir plus clair dans sa vie amoureuse était directe, presque avide. Pourtant, j’ai préféré flouter mes réponses, biaiser, taire certains faits. Par prudence. Pas question de prendre le risque de répéter ce qui s’était passé quelques mois plus tôt avec un membre de ma famille. J’avais eu beau assurer ce dernier de ma bienveillance, de ma loyauté, de mon désir sincère de l’aider, ma franchise avait été vécue comme une intrusion insupportable et m’avait valu une rupture. Sonnée, j’ai passé des heures à refaire le scénario, à réécrire les répliques. Je comprenais et je ne comprenais pas. Qu’est-ce qui sépare la franchise de la brutalité ? La sollicitude de l’intrusion ? Qu’est-ce qu’une « bonne franchise » ? J’ai tourné ces questions dans tous les sens, jusqu’à ce que se présente l’opportunité de les poser à Isabel Korolitski.

 

« Il me semble qu’une bonne franchise, c’est d’abord celle que l’on se doit à soi-même, expose la psychanalyste. Cela est possible en acceptant l’ambivalence de nos émotions et de nos sentiments. L’amour peut être mêlé de haine, de pitié, de colère, etc. Le désir d’aider peut abriter des motivations moins nobles. Une fois que l’on prend conscience de cela, on quitte le fantasme du manichéisme pour entrer dans la complexité et la nuance. » J’objecte que, si la nuance sert toujours l’intelligence « intellectuelle », elle peut aussi affadir les relations et les échanges qui impliquent nos affects. J’ajoute que, dans une relation de confiance et de bienveillance, une parole vraie, même un peu rude, devrait pouvoir circuler librement. En théorie, mon hypothèse tient debout. À un détail près : l’inconscient, précise la psychanalyste. « On peut être consciemment bien intentionné en transmettant en toute franchise à un proche une information, une critique ou un conseil, et vouloir inconsciemment prendre le pouvoir sur lui ou soulager notre conscience. Et puis, il y a l’inconscient de l’autre, son ambivalence à notre égard, ce qu’il perçoit de nous et la place à laquelle il nous met. » Tout est donc question de perspective, d’enjeux inconscients et de jeux de rôle. « C’est pourquoi, poursuit Isabel Korolitski, notre désir de franchise mérite d’être questionné. Acceptons d’abord que ce que nous tenons pour vrai, nécessaire à transmettre, ne le soit peut-être que de notre point de vue. Demandons-nous ensuite si ce besoin de franchise est partagé. Pensons ensuite à l’autre : que demande-t-il vraiment ? Qu’est-il prêt à entendre ? Comment le formuler sans le blesser ni être intrusif ? » Il est donc plus important d’identifier ce qui est audible pour l’autre que de satisfaire son propre besoin de franchise. Tous les principes de l’intelligence relationnelle vont dans ce sens.

Évaluer ce que l’autre peut y gagner

A DÉCOUVRIR

 

Le « mi-dire » est un concept développé par Jacques Lacan dans « La vérité surgit de la méprise », Le Séminaire, livre I (Seuil).

Et pourtant, un doute subsiste en moi. Si je pense que ma franchise pourrait, dans un premier temps, froisser un ami, mais servir ses intérêts à long terme, que faire ? Dire ou manier le « mi-dire » lacanien ? Privilégier le fond ou soigner la forme et perdre en efficacité ? « Il y a des vérités que l’on brûle de dire, mais qui peuvent brûler l’autre et qu’il vaut donc mieux taire. Prenons l’exemple de la connaissance d’un adultère dans un couple ami. Faut-il en parler au trompé ou garder le silence ? » Je n’hésite pas : j’aimerais savoir plutôt que d’être le dindon de la farce. « Vous dites cela maintenant. Mais au fond, vous n’en savez rien. Peut-être, en situation, préféreriez-vous fermer les yeux ou rester dans votre ignorance. Imaginez alors la violence d’une parole extérieure qui viendrait faire effraction dans votre intimité et qui vous contraindrait peut-être à agir contre votre désir profond. À moins que vous ne fassiez une demande sans équivoque (“Dis-moi, je veux savoir, je suis prête”), je crois que vous seriez reconnaissante que l’on respecte votre intimité et apprécieriez que l’autre garde ses informations pour lui. » Ébranlée, j’acquiesce. Je mesure mieux les conséquences d’un désir puéril et passablement tyrannique de vouloir dire ce qui est, parfois même quand on ne me demande rien. « Dans le domaine privé comme le domaine professionnel, mieux vaut tâter le terrain pour savoir ce que l’autre est prêt à recevoir, ajoute Isabel Korolitski. Il ne s’agit pas de se museler mais de respecter la distance qui sépare la franchise de l’intrusion. » À nous donc de faire preuve de délicatesse, et aussi d’être prêts à nous autocensurer et à travailler sur notre rapport à la vérité.

Argumenter sans agresser

C’est ainsi que nous en venons à évoquer l’agressivité, fréquente, qui se pare des atours de la franchise. Telles ces personnalités qui s’avouent complaisamment « brutes de décoffrage » et qui, confondant brutalité et authenticité, ne se remettent jamais en question. Ou ces discussions où l’on use de formules parfois blessantes au prétexte qu’il vaut mieux être cash que faux-cul. Pour Isabel Korolitski, ces modes de communication sont sans aucun doute du côté de la violence. « Ce n’est pas parce que l’on dit quelque chose de juste, de prouvable, que cela est recevable. Quand il y a agression, il n’y a pas échange. Il y a désir d’écraser l’autre. La franchise n’est qu’un prétexte pour agresser en toute légitimité. » Je me fais alors l’avocate du diable en défendant une « saine agressivité », un franc-parler qui assume ses aspérités. « En matière de franchise, il me semble difficile de faire preuve de ce que vous appelez une saine agressivité. On peut être maladroit, s’emporter, mais rien ne justifie que l’on agresse volontairement l’autre pour lui ouvrir les yeux. On peut être franc sans agresser. Ce n’est pas qu’une question de forme, c’est une question d’intention. » La psychanalyste ajoute que la brutalité n’est pas forcément tonitruante, elle peut être froide ou doucereuse. Récemment, un ami me rendait compte d’un entretien avec son supérieur hiérarchique au cours duquel ce dernier l’avait méthodiquement « mis en pièces », avant de lui dire : « C’est pour votre bien que je vous parle, la balle est maintenant dans votre camp. » Rassemblant le peu de forces qui lui restait, et armé d’une franchise teintée d’humour, mon ami lui répondit : « La balle est maintenant dans mon cœur. » La brutalité déguisée en franchise l’avait mis à terre.

Rédigé par Alexandra Voyante

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